Terre des
roses
Salut Jean-Michel.
Aujourd'hui le vent se lève comme
une chanson Dylan, au fait tu sais, ça m'a fait un drôle d'effet, quand dans ce matin de
lumière bleue, j'ai appris que sur l'une des routes où tu poursuivais ta"course au
soleil", tu as trouvé la stridence du néant.
Ici, c'est toujours à peu près la même chose: la vie avec ses urgences, ses
ordonnances. Les copains font ce qu'ils peuvent pour sauver leur peau. Voici de leurs
nouvelles : Kernoa, le poète, écrit des trucs hantés de nymphes et de brouillard. Dans
son refuge du Val-de-Marne, ton pote Barbelivien inonde le métier de son savoir-faire. Le
Forestier ne me chante toujours pas, (tant pis pour lui). Elton John, quant à lui se
vautre dans la guimauve de la paresse avec aisance, à tel point que je me demande si
c'est le même bonhomme qu'on écoutait jadis en copains alors que nos idées poussaient
comme des fleurs de sang, emmêlant leur solitude et leurs rêves. Enfin, il faut se
rendre à l'évidence : chacun son trou dans le. même fromage...
Franchement, ça fait bizarre dans le coeur de te savoir dans cette autre dimension du
cosmos. D'un seul coup, le passé remonte, et je me demande ce que sont devenus les
gamins" straights .et nubiles, espiègles et graves en tuniques indiennes qui
venaient miauler dans nos piaules...
Leurs lèvres condamnées à vivre se désaltèrent de mon souffle. Leurs caresses, comme
tes chansons me touchent encore.
Depuis d'autres errances, d'autres erreurs sont venues, n'empêche que la mémoire existe.
Les malades aux pulsions méphitiques traînent l'écho de la paranoïa. Une race plus
paumée que toutes les autres se pointe et se résigne à l'abandon. Les mômes
d'aujourd'hui ne se contentent plus des bouffées d'herbe magique, ils carburent à la
poudre blanche. A chaque coin de rue, tu peux lire dans la cicatrice de leur regard les
ravages de la désillusion.
Ils veulent aller plus vite, plus loin vers les points d'interrogation du ciel ou de
l'enfer.
L 'homme a vendu son âme aux rayons des surgelés, c'est terrible. Le mal d'angoisse
ronge le corps et la tête de l'humanité. Nos petits frères savent que l'inhumain est
dans l'humain. Leurs yeux ont la tristesse et la désolation de ceux qui ont raté leur
but.
Crois-moi, en ce moment, non seulement les oiseaux ne volent plus à l'endroit, mais aussi
ils ont perdu leurs ailes, englués dans le mazout de la déchéance.
La vie n'est plus pour eux que des bouts de bonheur à saisir. C'est le vide : le crâne
atomisé par la menace" soviète", ils gémissent des propos nihilistes et se
lamentent entre les rangées de fusils en érection.
Entre ses lignes d'autobus et ses lignes de fuite, la ville nécro-pométallique berce ses
petits qui n'ont plus qu'une envie : crever à défaut de ne pouvoir se casser d'ici.
Comme tu peux le constater, les vieux hippies de San Francisco et de l'île de Wight
pleurent sur les fleurs fanées de leur guitare.
Mais là-haut, dis-moi, est-ce que les oiseaux offrent leur poitrine au vent fou, les
sources même de l'espérance lavent-elles vraiment l'homme de tous ses péchés? La bande
son de nos cauchemars est-elle larguée pour de bon au vent du pardon éternel ? Enfin,
est-ce que le soleil éclatera un jour comme promis, au bout de la fatigue et de sa
vérité ? As-tu trouvé après les fluctuations matricielles de ton passage sur la terre,
la trajectoire douce et calme que tu recherchais tant. Moi, je continue de penser que
toute la névrotique de l'art n'égalera jamais l'absolu d'une rose, d'estimer que si
l'art est chargé d'exprimer la vie - faut commencer par prendre le temps de vivre.
Excuse-moi de ne pas t'avoir écrit plus tôt, mais j'ai eu du mal à me procurer ton
adresse. L'idiot que je suis, avait oublié que nous avions la même religion : celle de
l'amour.
Fais la bise à Joëlle et à Brian Jones ainsi qu'à tous les autres.
Ce fou de Collo à
J.M. Caradec
4 coin de I'infini
Cité de la terre des roses
C/O Dieu le père
99 999 CIEL
(Texte paru en 1982
dans le mensuel
Paroles & Musique et publié avec l'aimable autorisation de la revue trimestrielle Chorus)
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