Patrice Delbourg
Mélodies
Chroniques
"La chanson française sur le gril"
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Chronique de Patrice Delbourg
sur Jean-Michel Caradec
tirée du livre "Mélodies Chroniques - La chanson française sur le
gril"
paru aux éditions "Le Castor Astral" en 1994.
| Jean-Michel
Caradec* Caradec en liesse Un jubilé de Caradec ça sent bon le varech du Finistère et le maïs grillé de la Louisiane... La Bretagne et le Far West y font ensemble une « jam » de plus de deux heures... Chaque soir, c'est le grand jamboree des amitiés. Jean-Michel Caradec, notre troubadour d'Armorique, y reçoit ses complices du country, ses aminches du folk. Une veillée sans apprêt, sans chichi, avec Jack Treese au banjo, Richard Prézelin maître-guitariste et Roger Mason qui détaille le folklore acadien avec bonhomie et accords cocasses. Le public détendu reprend les refrains à deux mains, comme autour d'un feu de camp quelque part dans les prairies de l'Arkansas On est en famille, à l'aise, de retour au bon vieux temps des hootenanies. À peine remarque-t-on une sono quelque peu agressive En seconde partie, Caradec rejoint ses hôtes, apporte son charme fragile, sa couleur « écolo » et sa dégaine attachante Pantalon de cuir noir, baskets, coiffure afro, barbe abandonnée, guitare en bandoulière, harmonica autour du cou, le fantôme de Dylan frappe trois fois en coulisses. « Ma petite fille de rêve», «la Colline aux Corallines », c'était hier, des ballades éthérées écrites avec une transparence désarçonnante en lisière parfois d'un simplisme bien innocent, autant de mélodies candides qui égayaient les réfectoires des patronages. Aujourd'hui, la tonalité s'est faite plus calleuse, plus ferme, et si Caradec croit toujours aux tendrons modèles et aux trésors enfouis dans les linges de l' enfance, il montre les crocs devant les nuages atomiques et tous les oiseaux morts avec du goudron plein les plumes. Il a de la mer plein la tête, des pavillons de corsaires au fond des yeux ; sur scène, il ressemble à un grand cormoran bancal qui chercherait les courants chauds. Il accorde longuement sa guitare en souriant, rappelant que Dylan lors de son dernier passage à l'Olympia s'était livré à ce même exercice pendant un bon quart d'heure Toujours cette référence au mythe du Middle West, jusqu'à cette manière nasale de s'attarder sur les dernières syllabes. Ah ! si Caradec pouvait congédier ce grand frère qui sommeille en lui et qui fredonne toujours « Blowin'in the Wind » avant d'écrire ses propres textes. Sûr qu'il y gagnerait. Reste une authentique fraîcheur, monocorde, incorruptible aux engouements du jour, une exaltation d'adolescent qui s'affirme comme le pendant pastoral au spleen urbain d'un Souchon. Caradec, obstinément, veut faire chaque jour la fête, même s'il sait que le napalm et le mazout font parfois d'étranges confettis et serpentins. Une dernière gigue, un ultime hommage à Woody Guthrie, et le voilà qui s'esquive, un sourire mélancolique flottant sur ses lèvres, comme un long blues obsédant __________ |
Journaliste,
poète et écrivain, Patrice Delbourg publie en 1994 Ce livre rassemble un choix de chroniques sur la chanson française parues dans la presse, d'abord aux "Nouvelles Littéraires" puis à "L'événement du Jeudi". |
![]() Couverture |
Merci à Laurent Vince pour m'avoir signalé l'éxistence de ce livre et de cette chronique.